Natalie LamotteNatalie Lamotte A chaque instant, alors, on s'attend à les voir exploser, pour cracher sur la toile le bouillonnement qu'elles semblent contenir.
Natalie Lamotte

Jean-Louis Poitevin, Natalie Lamotte, "Une ogresse en peinture", novembre 2005

2005-Jean-Louis-Poitevin-Une-ogresse-en-peinture.pdf (43.99 KB)

Une ogresse en peinture
par Jean-Louis Poitevin, ancien directeur de l’Institut francais d’Innsbruck, est critique d’art et ecrivain.
 
Les oeuvres recentes de Natalie Lamotte sont toutes marquees du sceau de la vie. Realisees a partir d’une seule couleur ou plutot de tons tous derives du rouge ou remontant vers le rouge, celui du sang comme celui de la terre, celui de la vigne comme celui de la peau, ces toiles font exploser sous nos yeux des formes ambigues mais vivaces.A l’evidence ce ne sont pas des fleurs et pourtant il y a dans ces formes quelque chose qui rappelle les replis de la rose ou de la tulipe. Ce ne sont pas non plus des fragments de chair ou de muscles, meme si parfois on se plait a y voir une bouche, des levres, des excroissances de chair mise a nue. Ce ne sont pas non plus des organes, du moins pas des organes dessines d’apres modele et qui seraient identifiables comme tels. Et pourtant ces ?uvres lorsqu’on a le plaisir de les decouvrir cote a cote nous font irresistiblement penser a un ensemble d’elements organiques provenant de l’interieur du corps. Nous ne sommes pas dans une evocation violente de la chair, nous ne sommes pas dans un monde ou la viande aurait la part belle, meme si il est impossible d’en douter, c’est bien le corps qui ici parle. Le mystere et la force des oeuvres de Natalie Lamotte tiennent sans doute en ceci que si le corps y parle, c’est litteralement.
Le travail qu’elle realise aujourd’hui fait suite a des periodes ou elle etait plus tournee vers le dehors, vers la magie du visible, vers la jouissance des formes et des couleurs qui regnent dans le grand cirque imaginaire du monde. Il ne s’agit pas pour elle de rendre compte d’une quelconque realite, mais bien de laisser remonter du ventre des forces, et de les laisser se transformer en formes au moyen d’une sorte d’alchimie liee a la concentration mentale et engendree par un elan pictural.
Que ces formes ressemblent de pres ou de loin a des organes ou a des fragments de ce corps que notre peau abrite et cache, ne devrait pas nous surprendre. Souvent les peintres disent travailler avec leur « tripes », au sens ou ils viennent balayer le visible qui les hante de couleurs et de gestes qui, disent-ils, naissent dans l’intimite de leur chair. Rares sont ceux, cependant, qui laissent a ces mouvements d’expression, a ces pulsions violentes, a ces elans de la chair, la liberte et le temps de venir « tels quels » se poser sur la toile.
C’est pourquoi on peut dire que l’?uvre actuelle de Natalie Lamotte est tout entiere une realisation imaginale des sources meme de la puissance de peindre. Ses toiles nous disent ce moment d’avant l’image ou la forme se manifeste non pas comme la transcription d’un visible preselectionne par l’esprit mais comme l’invention d’un etat situe exactement entre l’inconsistance des fluides et la consistance de la chair. Sa peinture est comme la parole du corps meme.

Jean-Louis Poitevin, ancien directeur de l’Institut francais d’Innsbruck, est critique d’art et ecrivain.
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Commencements
Natalie Lamotte peint depuis vingt ans. Quoique ayant fait des etudes d’arts plastiques, elle a appris la peinture en autodidacte, ce qui signifie qu’elle a essaye elle-meme sans les conseils avises d’un professeur, les matieres et les techniques, les melanges et les gestes. Elle a, dans un premier temps, cherche a s’approprier un monde de reve qu’elle a su aussi aller voir de pres. Les evocations africaines sont la base essentielle de ses premieres ?uvres. On y voit defiler d’une maniere a la fois distincte et libre des animaux et des tetes, des masques et des paysages, des scenes inventees et des superpositions de formes qui donnent parfois a ses ?uvres l’allure de grands collages legers et joyeux.
Les annees quatre-vingt-dix sont, elles, marquees par un approfondissement du travail sur la couleur, un mouvement vers l’abstraction ou du moins un eloignement de la reproduction de formes trouvees dans la realite. Le geste se fait ample, les fonds deviennent plus sombres et les couleurs plus eclatantes, jouant entre elles de contrastes appuyes. On assiste a une sorte de lente dissolution du visible dans un chaos colore comme s’il importait de moins en moins pour Natalie Lamotte de rendre compte du reel ou d’offrir au regard du spectateur des scintillements de formes qu’il pourrait encore reconnaitre. Ce que l’on decouvre alors et qu’elle percoit comme un avenir desormais ouvert devant elle, c’est que l’abandon radical du motif, la mise entre parenthese du jeu avec les couleurs, ne sont pas des pertes mais des portes ouvrant sur un mystere plus profond.
La couleur se libere de la forme a l’egal de la liberte que prend le geste lui aussi par rapport a la forme. Mais que veut dire forme en ce cas ? La forme est simplement la traduction d’un element que le cerveau a deja enregistre et qu’il joue donc a reconnaitre. Le peintre qui travaille avec les formes reconnaissables, offre en fait a celui qui regarde un moment de plaisir dans la mesure ou celui-ci est assure de s’y retrouver au terme de son parcours sur la toile. Dechiffrer un tableau, plonger dans sa complexite, est une operation qui se fait alors avec ces protections que sont les choses, ces formes connues de tous.

Les voies du corps
En acceptant de reduire sa toile a une surface sur laquelle ne viennent se montrer que des formes le plus souvent uniques et ambigues, Natalie Lamotte a fait un choix difficile mais hardi. Il y a d’abord eu les fonds ecru, mais leur matite semblait absorber ce qui venant se poser sur la surface. Elle couvre donc maintenant ses fonds d’un blanc lumineux, agressif, d’un blanc qui fait comme un mur ou un gouffre. Parallelement elle a cesse de peindre sur des toiles accrochees au mur pour les poser au sol et faire de son geste pictural peinture, une danse, une invention de l’espace.
Mais c’est surtout sa conception de la peinture qui a change. Peindre, c’est desormais pour elle, se livrer a une « alchimie psychomotrice » d’un genre tout a fait particulier. Natalie Lamotte laisse en effet parler son ventre, ses organes internes ou plutot la force vitale qui est en elle.
Dans la Grece antique, celle du temps de l’Iliade, celle d’avant l’invention de la cite et de la philosophie, les noms des organes signifiaient a la fois la fonction vitale qu’ils accomplissaient mais etaient aussi une metaphore de ces zones encore inconnues qui etait litteralement en train de s’inventer. Ces zones sont celles que les emotions ont litteralement creees. Elles sont le materiau sans lequel notre monde interieur n’existerait pas. Ces zones invisibles mais vivantes sont, aujourd’hui encore la source inepuisable des metaphores et des images.
Ainsi les poumons etaient associes au souffle vital, le c?ur, au battement du sang dans les tempes au moment des crises emotionnelles, les genoux a la puissance creatrice sexuelle, la tete, aux images qui troublaient et n’etaient pas encore des concepts.
Il semble que Natalie Lamotte retrouve avec sa peinture un moment originel de ce type-la. En effet, elle laisse monter du ventre, de cette interiorite sans nom que l’on nomme ainsi, des flux, des forces, des turbulences et elle les laisse mariner sans les associer d’entree de jeu avec des formes identifiables, comme si elle voulait garder le plus longtemps possible le contact avec l’origine de ces elans. Et elle y reussit. En effet, il semble que les formes isolees et charnelles, violemment colorees de rouge mais d’ou ne coule aucun sang soient comme des projections directes de ce qui habite la nuit du corps. Elle nous donne donc a voir un invisible tout particulier, celui de nos organes dans le moment de leur tremblement, avant qu’ils ne deviennent morceau de notre anatomie, et celui des forces qui nous emeuvent et nous meuvent.
Depuis peu, Natalie Lamotte mouille ses couleurs d’eau, ce qui donne a ses formes, parfois, un aspect brouille. Celui-ci renforce le sentiment de se trouver face a des elements organiques et contribue a nous plonger dans l’expectative. En effet, nous nous trouvons devant des masses colorees que nous ne reconnaissons pas au sens ou nous pourrions dire, c’est une table ou une chaise que je vois, mais que nous reconnaissons d’une autre maniere, plus intime plus profonde. La table sur une toile on la reconnait avec les yeux de la raison. Lorsque l’on decouvre les formes que peint Natalie Lamotte, on ne reconnait rien que l’on puisse nommer et pourtant on est comme pris par un sentiment etrange, celui de savoir de quoi il s’agit. Ainsi, sans que les mots aient besoin de poser leur cohorte d’encre et de sens sur la peau des couleurs, la peinture de Natalie Lamotte nous offre une comprehension immediate d’une partie cachee de nous-memes.
Ainsi cette periode dans le travail de Natalie Lamotte est-elle celle de la plongee non seulement dans les arcanes de la chair comme reservoir d’images mais comme matrice meme des images.
Chaque fois reinventer l’espace
Chacun de nous croit savoir ce qu’est l’espace. En effet, nous vivons, sentons, marchons, reconnaissons choses et lieux et imaginer que cela pourrait etre autrement nous est a peu pres impossible. Pourtant, l’un des aspects du travail de l’artiste consiste a ne pas s’en tenir a ces evidences et a tenter de comprendre en quoi nous nous trompons en les acceptant sans les interroger.
Travaillant actuellement sur un projet de scenographie pour une adaptation theatrale du livre d’Henry James, Le tour d’ecrou, Natalie Lamotte se trouve confrontee a un probleme essentiel, celui de l’espace. En effet, si la peinture accepte sans difficulte des formes qui viennent se poser sur une surface sans que soit necessairement posee la question de la profondeur ou de l’articulation des plans, un travail scenographique oblige a une approche differente. Mais ce n’est pas seulement un espace physique que Natalie Lamotte doit occuper avec ses toiles, c’est la metaphore d’un espace mental qu’elle doit faire exister. L’enjeu, en effet, est de rendre compte de ce qui se passe dans la tete du personnage principal et pour cela de faire de la scene un double de son cerveau.
Elle se retrouve ainsi a la croisee de deux enjeux essentiels pour la suite de son travail. Le premier est celui de la profondeur avec laquelle elle va devoir jouer et faire jouer entre elles ses toiles, par des effets de superposition ou de transparence. Le second est plus important encore, puisqu’il s’agit cette fois de passer de la metaphorisation des organes interne a la metaphorisation de l’organe capital qu’est le cerveau.
En effet, notre perception de l’espace n’est possible que par ce que nous avons un cerveau. En tentant de peindre les flux qui remontaient du ventre, Natalie Lamotte devait en quelque sorte mettre les programmes cerebraux de controle entre parenthese pour que ces flux s’incarnent le plus directement possible dans une forme. Cela ne pouvait se faire que par une mise entre parenthese de la question de la profondeur dans la toile. En acceptant de se confronter a la question de l’espace, elle ne peut echapper a ce constat que l’espace est d’abord mental, qu’il s’invente dans et par le cerveau avant d’etre reconnu dans la realite. Elle sait que les formes sont elles issues du travail de metaphorisation qu’y s’effectue a partir du ventre. Elle va devoir mettre en ?uvre une nouvelle approche du tableau comme double du cerveau, non comme organe de la pensee, mais comme matrice de l’espace percu. Alors elle s’approchera de ce secret auquel depuis toujours la peinture nous confronte, a savoir qu’en faisant paraitre des formes imaginaires sur une surface plane, elle nous devoile en fait les arcanes de cette mecanique par laquelle nous existons. Car du ventre au cerveau, le sang en circulant genere, dissout et reforme ces images sans lesquelles aucune part du visible n’aurait pour nous de sens. La peinture est une devoration incessante et une regeneration tout aussi interminable non pas de soi mais des images et de l’espace sans lesquels nous n’existerions pas.

Jean-Louis POITEVIN
Novembre 2005
 

2009-T12, 195x130cm, acrylic on canvas 2009-T10,195x130cm,acrylic on canvas 2009-T09, 100x100cm, acrylic on canvas

Natalie Lamotte